James Gardner
Céphalophores
du 15 janvier au 14 février, 2025
Pour sa deuxième exposition solo à la galerie Nicolas Robert, Montréal, Gardner poursuit sa relecture de l’imagerie religieuse à travers le prisme de l’ésotérisme occidental. En s’intéressant à l’iconographie des martyres et aux représentations des saints, ses recherches récentes retracent les itérations et mutations historiques de ces images, tout en cherchant à mettre en relation leur symbolisme avec des récits mythologiques et des résonances personnelles, en dehors des cadres stricts du dogme religieux. Gardner conçoit sa pratique d’atelier comme une activation du déploiement symbolique. Par l’acte de peindre, des images communes, voire banales, évoluent continuellement afin de favoriser des processus qui réinvestissent le « symbolique imaginal » et donnent naissance à de nouvelles formes de savoir et d’expériences. Les images deviennent ainsi des outils permettant de remodeler les subjectivités, soutenant des processus d’auto-actualisation et de devenir.
Le titre de l’exposition fait référence à l’hagiographie de saint Denis. En tant que céphalophore, ou « porteur de tête », le martyre de saint Denis décrit l’acte miraculeux par lequel son corps, après avoir été décapité, ramasse sa tête et continue de marcher et de prêcher, un témoignage de foi et de croyance en l’au-delà. Saint patron de la France et figure éponyme d’une rue emblématique située à quelques pas à l’est de la galerie, le nom même de Saint-Denis provient du latin Dionysius, signifiant « adepte de Dionysos », dieu des états extatiques. Gardner associe la mort singulière de saint Denis à des récits tels que Diane et Actéon d’Ovide, Les Bacchantes d’Euripide et d’autres mythes liés au Dionysos sacré. Ces récits mettent en scène des actes de décapitation ou de dissolution corporelle dans le cadre d’un sparagmos, ou démembrement rituel, servant d’allégories de la confrontation avec le divin.
Par ailleurs, la rue Saint-Denis occupe une place profondément dionysiaque dans la psychogéographie montréalaise, reliant la religion et l’Église à la musique et à la frénésie festive. Elle prend naissance au square Viger — ancien site de l’église anglicane Trinity et l’un des premiers lieux publics de musique à Montréal. Plus largement, elle relie aujourd’hui les nombreuses institutions religieuses du Vieux-Montréal à la vie nocturne et aux festivals du Plateau et du Mile End. Comme dans les mythes de Dionysos, la vie de piété doit être équilibrée par la frénésie et la célébration : un idéalisme subtil en équilibre avec un matérialisme plus brut. C’est ici qu’apparaît une dernière résonance entre la figure décapitée de Saint Denis et la philosophie de Georges Bataille, notamment à travers son implication dans la société secrète Acéphale (littéralement « sans tête »).
Dans son œuvre, Bataille propose des processus similaires de devenir et de cohésion sociale, fondés sur des espaces de transgression et la recherche d’expériences-limites mettant à l’épreuve les frontières de l’humain. Il envisage ainsi des modes subversifs d’individuation, inspirés du dionysiaque et de l’acéphale, susceptibles d’élever la conscience, de créer de nouveaux mythes et de permettre la formation de nouvelles communautés. Le céphalophore nous guide de l’église vers les foules vibrantes des festivals et de la célébration psychédélique, où nous pouvons, nous aussi, perdre la tête. Cette perte n’est pas une annihilation, mais un état de conscience non ordinaire dans lequel la suspension de la raison et des identités fixes ouvre un espace pour l’émergence de nouveaux sens et de nouvelles subjectivités. Pour Gardner, l’image du céphalophore offre une manière de s’orienter et suggère comment découvrir un sacré affranchi des prescriptions de la religion institutionnalisée. Le sens se révèle alors à travers le dénouement et la reconfiguration du soi et de la conscience, des expériences que la création d’images et leur contemplation nous aident à décrypter et à interpréter.
Né à Kitchener, en Ontario, James Gardner (né en 1983) détient une maîtrise en beaux-arts de l’Université Concordia (2020) ainsi qu’un baccalauréat de l’Université de Guelph (2008). Son travail a bénéficié du soutien du Conseil des arts du Canada, de la Fondation Petry, du CRSH, ainsi que de nombreuses bourses et distinctions. Parmi ses expositions récentes figurent Iconomorph à la Redeemer Art Gallery (Hamilton), Ecstatic Distance à la Fonderie Darling (Montréal), et Here to Go à la Glenhyrst Art Gallery (Brantford), entre autres. Au printemps 2026, Gardner sera artiste en résidence à Stove Works à Chattanooga, Tennessee, avant de participer à une exposition collective à Leipzig, en Allemagne, puis à une exposition solo au Delaplaine Art Centre à Frederick, Maryland. Il enseigne actuellement la peinture à l’Université Concordia. L’artiste souhaite remercier sa conjointe, ses amis et sa famille pour leur soutien, leur amour et leur inspiration constants. Louange à celui qui renaît trois fois, qui hurle dans la célébration !
