Dominique Sirois
La maison virtuelle
du 28 mai au 11 juillet, 2026
La surexploitation des ressources naturelles, l’expansion des systèmes computationnels et l’automatisation des existences participent désormais aux mécanismes dominants qui contrôlent nos vies. Les engrenages du capitalisme numérique s’activent au moyen d’extractions incessantes de minerais, d’énergie, d’attention et de subjectivité. À l’ère du régime algorithmique, nos corps deviennent lisibles, quantifiables et prévisibles. Nos visages se convertissent en modèles statistiques, nos gestes en comportements exploitables et nos désirs en renseignements transactionnels. Dans ce contexte de totale désincarnation, que signifie encore habiter un espace à soi ? Comment préserver une zone d’opacité face aux logiques de visibilité invasive et permanente imposées par les technologies ?
Avec cette nouvelle itération de La chambre virtuelle, Dominique Sirois échafaude un habitat sculptural où se rencontrent l’alchimie, la tradition des sciences occultes, l’archéologie informatique et l’imaginaire spéculatif. Présentée cet hiver à Rouyn-Noranda — territoire marqué par l’exploitation minière —, l’exposition est de retour dans la métropole, dont l’histoire reste liée à l’industrialisation, traversée par les flux du commerce des ressources — métaux — et, aujourd’hui, par les réseaux du capital numérique.
Dans ce récent corpus, Sirois puise dans l’univers pictural surréaliste de l’artiste espagnole Remedios Varo. Les œuvres Harmonie (1956) et La création des oiseaux (1957) ont ostensiblement inspiré la scénographie et les structures narratives de l’exposition. Chez Varo, la chambre, le bureau, le laboratoire et l’atelier fusionnent en un même espace mental de rêveries, dans lequel la création artistique relève d’une manœuvre alchimique. Les figures que Remedios Varo dépeint s’affairent à (re)penser le monde. Dominique Sirois réactive cet héritage en édifiant une chambre protectrice, mais instable : un lieu en retrait, où les formes évoluent à perpétuité, à distance des injonctions productivistes. En ce sens, la proposition devient une ode à l’idéation et à la nécessité d’Une chambre à soi, telle que formulée par l’écrivaine anglaise, Virginia Woolf.
Pour Sirois, la métamorphose est envisagée comme une puissance à la fois évocatrice et émancipatrice. L’alchimie — pratique ancestrale située au croisement de la philosophie, de la science et de la spiritualité — est apparue au Moyen-Orient avant de se diffuser en Europe, de l’Antiquité à la fin de la Renaissance. Protoscience de la chimie moderne, elle visait la transformation de la matière minérale, alors perçue comme porteuse d’un potentiel illimité. L’artiste ravive la quête de la pierre philosophale, cette substance légendaire capable de transmuer les métaux les plus vils en matières précieuses. Cet héritage marque un point de bascule entre l’exploitation des ressources naturelles et l’avènement d’une industrie de synthèse. De ces récits anciens, Sirois décante une magie résiduelle aux possibilités insoupçonnées. Son travail met ainsi en relation l’évolution de l’alchimie vers la chimie et les sciences appliquées — dont l’informatique — afin d’interroger notre rapport contemporain aux matières premières. À la Renaissance, l’alchimie comparait le sol à un corps vivant, un « ventre » dans lequel les minéraux se formaient selon une logique de gestation et de transformation. De nos jours, la chimie et les technologies numériques reposent sur l’extraction intensive du cuivre, du lithium, de l’or ou du silicium. Ipso facto, la terre n’est plus considérée comme un organisme à révérer, mais comme une ressource à extirper au service du progrès. Les figures féminines qui logent dans La chambre virtuelle prolongent cette réflexion sur l’instrumentalisation du principe féminin à travers la forme omniprésente du creuset, réceptacle des métamorphoses minérales, techniques et spirituelles.
Les œuvres aux reliefs morphologiques et aux motifs sibyllins, réalisées au moyen de manipulations latentes d’assemblage, de façonnage et de moulage, proviennent de gestes laborieux et méticuleux. Modelées dans l’argile, les chimères apparaissent comme des opératrices silencieuses, suspendues entre veille et sommeil. Les formes de leurs visages, inspirées des tailles de gemmes — poire, rond et trillion —, rappellent les systèmes de reconnaissance faciale. Les traits humains y deviennent des surfaces de calcul, des cartographies biométriques, comparables à des modèles que l’IA cherche continuellement à perfectionner.
La chambre virtuelle met ainsi en tension ces diverses strates historiques. Dominique Sirois ouvre des brèches narratives entre l’imaginé et le (mé)connu afin d’élaborer un récit non linéaire, au sein duquel persistent les traces de savoirs occultes et de connaissances marginalisées. Les références médiévales présentes dans les sculptures et le mobilier s’entremêlent aux reliques administratives et informatiques des années 1990 et 2000. Cette fusion provoque une étrange continuité entre le décor féodal et les infrastructures du numérique. Les fenêtres en arc, évoquant des disques durs, rappellent autant les vitraux médiévaux que les architectures closes des centres de données. Elles activent des métaphores de la surveillance algorithmique : des surfaces de captation constante, où les limites de la vie privée deviennent poreuses — même en état de somnolence. Cette réflexion s’inscrit également dans les débats actuels entourant le « technoféodalisme », une notion popularisée par l’économiste grec Yanis Varoufakis pour décrire l’emprise des plateformes numériques dominantes sur les comportements, les désirs et les échanges humains.
À la Galerie Nicolas Robert, La chambre virtuelle est reconstruite comme un lieu suspendu dans les limbes : un laboratoire de survivance. Dominique Sirois compose un univers crépusculaire dans lequel subsiste encore la possibilité de rêver autrement, à cent lieues des contraintes dirigeantes et incessantes qui régissent les rapports entre les corps, la matière et les machines. Cette chambre devient un vecteur de ralentissement et d’errance de l’esprit. Dans ce contexte, la quête philosophale de Sirois ne vise pas la production d’or, mais l’élaboration d’un espace onirique où se poser, habiter, penser, persévérer et résister à la dissolution de soi.
-Jean-Michel Quirion, commissaire du projet La chambre virtuelle
Dominique Sirois, originaire de Tiohtiàke/Mooniyang/Montréal est artiste et enseignante. Elle détient une maîtrise (2010) et un doctorat (2022) en arts visuels de l’Université du Québec à Montréal (UQAM). Les œuvres de Sirois ont été diffusées dans plusieurs centres d’artistes au Canada dont à Latitude 53 à Edmonton en Alberta, à CLARK et Diagonale à Montréal, à AXENÉO7 à Gatineau ainsi qu’à l’Œil de Poisson à Québec. Elle a également exposé dans plusieurs galeries privées montréalaises : Bradley-Ertaskiran, Blouin-Division, Pangée et Patel-Brown. Elle a effectué maintes résidences hors du Québec, dont au CCA de Glasgow, au Couvent des Récollets à Paris, au Hangar à Barcelone et au Centre Banff. Lors d’expositions de groupe, Sirois a présenté son travail au Musée Ludwig de Budapest, au Commun à Genève, au Kontejnar à Zagreb, à la Fondation PHI et à la Galerie de l’UQAM à Montréal. Son travail a fait l'objet d'un appui du Conseil des arts du Canada, du Conseil des arts et des lettres du Québec et du Fonds de recherche du Québec — Société et culture (FRQSC).
