Dexter Barker-Glenn
Model Collapse

 
 

La terreur

La terreur. Elle constitue la toile de fond de notre quotidien, un acouphène spirituel que l’on ne remarque pas toujours, mais qui est toujours là. Vivre dans le monde d’aujourd’hui, c’est exister, encerclés par l’inexorable. Individuellement, nous avons accès à plus d’informations que jamais auparavant dans l’histoire de l’humanité et, collectivement, nous sommes capables de communiquer les uns avec les autres avec une facilité sans précédent. Pourtant, nous vivons comme des épouvantails dans un champ, perchés assez haut pour tout voir, mais impuissants à faire autre chose que regarder. Cela n’est nulle part plus évident que dans la progression insidieuse de l’intelligence artificielle, telle le mildiou dans un potager. Les dangers sont bien documentés et abondamment discutés, mais l’élan ne fait que s’amplifier, un train fou sur une ligne droite. Les centres de données assèchent nos nappes phréatiques, les bots empoisonnent le discours public, les entreprises annoncent des bénéfices records et des licenciements dans le même communiqué de presse rédigé d’un seul souffle par ChatGPT. Elles nous assurent qu’il n’y a rien à faire; elles haussent les épaules face aux hallucinations des modèles de langage (LLM); elles insistent sur le fait que la bulle n'éclatera pas. Elles déclarent que les drones autonomes ne tueront que l’ennemi, mais admettent qu’elles ne connaissent pas les réponses. Elles haussent les épaules et disent que tout est inévitable. Inexorable. La mer bout, les forêts brûlent, l’air se remplit de poison. Les machines bourdonnent toute la nuit, hérissées de révélations. Et nous regardons, paralysés, tandis que l’avenir se construit comme des nuages d’orage au-dessus d’une plaine aride. Nous fermons les yeux, mais la lueur des écrans nous pénètre même là, venant téter jusque dans nos rêves.

Il n'existe aucune distinction taxonomique entre la sauterelle et le criquet pèlerin. Le criquet pèlerin n'est pas une espèce distincte, mais une sauterelle dont les habitudes et la physionomie se transforment dans des conditions environnementales particulières : sécheresse, surpopulation, pénurie. La sauterelle solitaire devient grégaire, nomade, poussée à rejoindre ses congénères. Ces groupes grossissent à mesure qu’ils se rencontrent, animés d’une voracité qui va jusqu’au cannibalisme. Nous revenons ici à cet épouvantail, hissé sur une croix, observant l’essaim se rassembler à l’horizon qui s’assombrit.

-Billy Woods

Du 28 mai au 11 juillet 2026

Le « Model Collapse » est un phénomène par lequel les systèmes d’IA se cannibalisent eux-mêmes, se dégradant à force de s’entraîner de manière récursive sur leurs propres résultats. Dans cette émission, ce terme est étendu pour décrire des formes plus générales d’aveuglement et d’autodestruction.

Au centre de l’exposition se trouve une tour de serveurs évidée, anciennement utilisée dans un centre de données à Montréal. Les serveurs ont été remplacés par une charrue suspendue qui vibre à 18 Hz, soit la fréquence de résonance de l’œil humain. Les vibrations à une fréquence aussi basse, appelées infrasons, sont à peine audibles, mais sont ressenties physiquement dans le corps. On a constaté que les centres de données à travers les États-Unis produisaient de grandes quantités d’infrasons provenant des systèmes de refroidissement, des générateurs et des ventilateurs. Sujet propice aux théories du complot et à la superstition, la fréquence de 18 Hz a été surnommée la « fréquence fantôme » en raison de sa capacité à faire vibrer l’œil, provoquant des hallucinations dans la vision périphérique et des sentiments de terreur.

Vue depuis le trottoir, la peinture Dread est un paysage représentant le Polaris Genesee Energy Campus en Alberta, un projet de centre de données qui serait relié à une centrale au gaz naturel existante. Le paysage s’incurve vers le bas pour former une carte topographique vue d’en haut de la centrale et du terrain environnant, construite à partir d’images satellites et de données altimétriques open source. L’image suggère le paysage comme quelque chose à enregistrer, à assimiler et à reproduire.

Dexter Barker-Glenn (né en 1999, Toronto, Canada) est un artiste multidisciplinaire établi sur les territoires non cédés de Tiohtià:ke (Montréal) et de Tkaronto (Toronto). S’inspirant de la nature et des processus biotiques, il s’intéresse au cycle de vie des matériaux, des images et des symboles. Ses peintures, sculptures et installations portent des traces de décomposition, de mutation et de réutilisation. Parmi ses expositions récentes figurent First Water au Centre Clark, Montréal (2026), Groundless Ground à la galerie Nicolas Robert, Montréal (2025), Whale Fall à Zalucky Contemporary, Toronto (2024), Wolves à Hawkins Gallery, Atlanta (2023), Abundance, Sludge, or the Accrual of Material à Hunt Gallery, Toronto (2023), ainsi que Parallel Universe à la galerie Bradley Ertaskiran, Montréal (2022). Il détient un baccalauréat en Beaux-arts avec mineure en informatique de l’Université Concordia (2022).