Laurent Le Bel-Roux
Umwelt
du 28 mai au 11 juillet, 2026
Les peintures rassemblées pour Umwelt apparaissent comme des bandes horizontales étroites de dimensions variables. Elles se déploient sur les murs de la galerie dans un même alignement, rythmant ainsi notre regard dans l’espace. Les œuvres donnent l’impression d’une vision fragmentaire et interrompue, rendant impossible tout accès à une forme d’entièreté et nous plaçant face à des seuils, des interstices. Des images de ce qui pourrait se situer hors champ se forment, mais se retirent également; rien n’y est pleinement saisi. C’est d’ailleurs un jeu qui plaît particulièrement à l’artiste : troubler la perception des spectateur·ices afin d’interrompre notre tendance à créer spontanément des associations et à cristalliser ce que l’on croit reconnaître.
« Each house has a number of windows which open to a garden: a light window, a sound window, an olfactory window, a taste window, and a great number of tactile windows. Depending on the manner in which these windows are built, the garden changes as it is seen from the house. By no means does it appear as a section of a larger world. Rather it is the only world that belongs to the house its - [Umwelt]. The garden that appears to our eyes is fundamentally different from that which presents itself to the inhabitants of this house » (Uexküll, 2010, p.200)
Le titre Umwelt renvoie à une conception de la perception en tant que système de filtrage et de sélection, conditionné selon des capacités perceptives définies par nos sens. Plutôt qu’une réalité stable et universelle, le biologiste et philosophe allemand, Jakob Johann von Uexküll, propose l’idée d’expériences partielles qui se construisent à partir de ce qui peut être perçu, mais aussi de ce qui demeure inaccessible. Cette idée traverse l’exposition par une attention portée aux mécanismes mêmes du regard : cadrage, interruption, déplacement, apparition et retrait deviennent les conditions à travers lesquelles les œuvres s’articulent.
Le processus de Laurent Le Bel-Roux demeure intuitif et mouvant. La toile est abordée sans préparation rigide, sans esquisse préliminaire clairement définie. Parfois, certaines formes sont tracées, des zones sont délimitées ou même des noms de couleurs sont notés, mais ces indications restent volontairement ouvertes, suffisamment vagues pour permettre des hésitations et des changements de direction. Pour l’artiste, la surface picturale devient un lieu de stratification où les toiles se construisent par superpositions, effacements et retours. L’acrylique, le fusain et le pastel s’accumulent par couches. Parfois, les amas de peinture se figent partiellement, puis se fissurent, laissant affleurer des strates antérieures. Ces instabilités de la matière sont accueillies par l’artiste et lui offrent des opportunités de voir autrement et de faire surgir de nouvelles relations. La peinture peut alors s’ouvrir sur une réalité différente.
À travers Umwelt, la peinture est envisagée comme un dispositif perceptif où le visible demeure continuellement en suspension. Une lecture stable ne s’impose pas; les œuvres activent plutôt un champ de relations mouvantes qui les maintient dans un état de déstabilisation. L’expérience du regard est fondamentalement active et voir ne consiste plus à reconnaître immédiatement, mais à naviguer entre des indices contradictoires. Des fragments qui résistent à la cohérence sont assemblés, et ce qui s’y joue relève ainsi moins de l’affirmation d’une image que des conditions de son émergence.
-Mathilde Bertrand Pilon
Laurent Le Bel-Roux est titulaire d’un MFA de l’Université du Texas à Austin (2025), ainsi que d’un baccalauréat en Arts visuels et médiatiques de l’UQÀM (2021). La pratique de Laurent Le Bel-Roux repose sur une approche intuitive de la peinture. Par l’abstraction, il explore le lien mouvant entre corps et esprit, en s’intéressant à la manière dont perception et interprétation se façonnent mutuellement. La notion d’interférence occupe une place centrale dans son travail, envisagée comme le filtre de notre subjectivité qui conditionne notre appréhension de la réalité. Son travail a été présenté dans plusieurs expositions individuelles et collectives, incluant à Liliana Bloch Gallery (Dallas, Texas, 2025), Visual Arts Center (Austin, Texas, 2025), Galerie Nicolas Robert (Montréal, 2023, 2025), Occurrence (2023), SKOL (2023), Galerie Duran|Mashaal (2023), Cache Studio (2023). Au cours de ses études, il a été récipiendaire de la Graduate Continuing Fellowship de UT Austin (2024-25), ainsi que du Fond de la Faculté des arts de l’UQÀM (2019). Son travail est présent dans des collections telles que la Banque Scotia, la Ville de Laval et de Montréal.
